• Martin L. Sénéchal

LE VIEUX CHANDAIL

Vous connaissez cette femme au travail ? Vous savez, celle dont on ne se souvient pas du nom ? Oui, vous l’avez sûrement croisée. C’est celle qu’on remarque à peine, qui arrive le matin, qui fait parfaitement son travail et qui quitte le soir en disant aurevoir sans avoir de retour. Celle qui vous dit bonjour sans attendre votre réponse. Celle qui vous laisse entrer dans l’ascenseur en premier. Celle qui gare sa voiture dans le fond du stationnement pour laisser les meilleures places pour la clientèle. Celle qui apporte toujours ses plats cuisinés pour diner, vous savez, ceux qui sentent tellement bon ! Ah, voilà, ça vous revient maintenant ? Je savais que vous la connaissiez… Au fait, elle s’appelle Carole.

Ses deux collègues qui la suivaient dans le corridor ce matin quand elles sont toutes arrivées en même temps, les collègues du même département. Je les ai entendu parler près de la machine à café. Elles parlaient du fait que Carole (elles l’appelaient « Elle », ne connaissant pas son prénom) apportait à chaque jour depuis de nombreuses années, un sac contenant un vieux chandail d’homme. Vous savez, un de ces vieux tricots avec un gros bouton décoratif en bois près du col ? Bref, elles racontaient que Carole l’apporte à chaque jour, ouvre le sac, met le chandail sur le coin de son bureau, devant son petit ventilateur portatif, même l’hiver. D’ailleurs, on jase qu’elle a probablement commencé sa ménopause… Elle laisse le chandail là toute la journée, puis le soir venu, elle le remet dans son sac de plastique et le rapporte avec elle. Elle ne le porte jamais. Selon les deux collègues, c'est une bonne chose puisque ce n’est pas un vêtement de la dernière mode.

Je dois l’avouer, au début, je trouvais le tout un peu bizarre moi aussi et disons que j’avais le jugement facile. Mais sur l’heure du diner, revenant au travail avec un croissant-salade de thon beaucoup trop cher et à peine appétissant pour lequel j’avais couru comme une folle pour avoir le temps de relaxer au moins cinq minutes, l’odeur réconfortante d'une lasagne faite maison a attirée mon attention. Carole était assise à son bureau, mangeant tranquillement en lisant un roman (papier, faut-il le préciser !). C’était plus fort que moi, il y avait cette petite voix qui me disait d’aller lui parler, ou du moins, de me présenter.

J’arrive à côté de son bureau, elle me regarde avec une telle douceur que je ne pouvais faire autre chose que de lui sourire. Je n’avais jamais remarqué la brillance de ses yeux, ni même qu’elle avait l’air d’une femme heureuse. Et voilà comment ça a sorti spontanément de ma bouche : « Salut Carole! Mais t’as donc ben l’air heureuse ! Moi c’est Nancy, ça sent bon ton diner, pourquoi t’as un gros chandail sur ton bureau? » … Misère que je me suis trouvé épaisse ! Tout d’un coup, j’avais 5 ans d’âge mental ! Puis, elle éclate de rire, les yeux encore plus brillants. Elle me répond : « Oui je suis heureuse, enchantée Nancy, il sent bon et il goute bon mon diner. Pour mon chandail, assied toi deux minutes ». Ce que j’ai fait sans hésiter. Mon croissant allait attendre !

Puis, Carole me regarde quelques secondes, directement dans les yeux, avec un beau sourire sincère. Pas exagéré, juste sincère. « Il y a 2 ans et demi, Alain, mon mari des 27 dernières années, a perdu son combat contre une maladie du rein. C’était un homme drôle, positif, toujours heureux, et j’ai appris à être comme lui. Sauf pour le côté drôle, j’en ai encore à apprendre… Bref, Sur ses «derniers miles», il m’a demandé de laver son vieux chandail - celui qu’il mettait le soir à la maison, quand il regardait la télé, son moment le plus heureux de la journée - de le plier et de lui apporter à l’hôpital. Ce que j’ai fait, sans poser de question. Je le connais, ça ne pouvait qu’être soit drôle, beau ou gentil. Quand je suis revenue le voir la journée suivante, il m’a remis le chandail en me disant de le laisser plié, en achetant à l’occasion son gel douche préféré pour que je puisse garder son odeur que j’aimais tant. Je mets un peu de gel douche sur le chandail le matin avant de partir, et je place le chandail devant le ventilateur. Souvent, j’ai froid sans bon sens avec ce vent-là, mais son odeur qui m’est soufflée au visage me réchauffe le cœur. Puis, il m’avait fait promettre de ne le déplier que si quelqu’un me demandait pourquoi je traine ce vieux chandail, et de faire lire la note qu’il a cachée à l’intérieur à cette personne. Depuis tout ce temps, tu es la première personne qui me le demande. Que ce soit ici, au resto, en voyage dans le sud, partout, je l’ai trainé avec moi ce chandail ! Personne ne m’a demandé pourquoi ! J’ai dû avoir l’air d’une vraie folle bien souvent ! » et elle éclate d’un rire sincèrement amusé. J’étais bouche bée. Premièrement, je constatais avec honte que j’avais manqué des centaines d’occasions de jaser avec une personne tout à fait charmante et deuxièmement, j’étais nerveuse mais heureuse à l’idée de lire une note cachée depuis 2 ans et demi.

Puis, doucement, elle me tend le chandail (qui sentait très bon, je dois l’avouer). Je le déplie et j’y trouve effectivement une note écrite d’une main de toute évidence tremblante, sur le dos d’une feuille de tâches ménagères avec le logo de l’hôpital. Je la lis à voix haute: « Vous qui lisez ce message. Sachez que l’amour, l’amitié, la gentillesse et la bonté dégagent les meilleurs parfums qui soient. Vous avez mis de côté des sentiments et des préjugés inutiles pour pouvoir trouver ce message. Vous avez devant vous ma femme, l’amour de ma vie, la meilleure personne que j’ai connue. C’est un cadeau de la connaître. Félicitations ! »

Je ne savais pas quoi dire. Carole avait l’air d’une gamine dont le premier amour lui offre une douzaine de roses. Un sourire timide, les joues roses, ayant l’air de dire « Ah ! Mon grand fou! »

Puis, évidemment, j’ai appris à connaître Carole davantage au fil des derniers mois. Ses enfants sont très présents, elle sera grand-mère pour la première fois sous peu, elle vit bien, elle a beaucoup d’amis(es) et elle chante divinement bien! Mais de tout ça, ce que je retiens le plus, mis à part une nouvelle amitié, c’est la magie des odeurs. L’odeur d’une lasagne qui m’a fait me rapprocher de Carole, mais l’odeur de l’amour entre ces deux-là, l’odeur du respect, de l’amusement.

En m’y arrêtant un peu, je me suis souvenu que l’odeur de lavande me rappelle ma grand-mère Béatrice. La vanille, c’est mon voyage en France avec mon mari. L’odeur de pêche, c’est Alix, mon plus jeune qui voulait que tout goûte les pêches. Le citron, c’est le camping en famille. La mémoire a une odeur, l’odeur a une mémoire. Créons-nous des souvenirs qui sentent bon, des souvenir qui goûtent bon !


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